E-réputation des enfants et adolescents : sharenting, loi de 2024 et bons réflexes
En bref
Protéger l'e-réputation d'un enfant commence par limiter ce que les parents publient sur lui (le sharenting) : depuis la loi du 19 février 2024, les parents exercent en commun le droit à l'image de leur enfant et doivent l'associer selon son âge et sa maturité. Pour les adolescents, il s'agit de les accompagner dans leurs réglages de confidentialité et de connaître les recours. Les données publiées lorsqu'une personne était mineure bénéficient d'un droit à l'effacement renforcé, et le 3018 aide gratuitement les jeunes victimes de cyberharcèlement.
À retenir
- La loi du 19 février 2024 inscrit la protection de la vie privée de l'enfant dans l'autorité parentale et impose aux deux parents d'exercer ensemble son droit à l'image.
- En cas de désaccord entre parents, le juge peut interdire à l'un d'eux de publier une image de l'enfant sans l'accord de l'autre.
- Les données collectées en ligne lorsqu'une personne était mineure doivent être effacées dans les meilleurs délais sur demande ; faute de réponse sous un mois, la CNIL peut être saisie.
- Le 3018, numéro gratuit opéré par e-Enfance, accompagne les jeunes et leurs parents 7 jours sur 7 de 9 h à 23 h et peut obtenir le retrait rapide de contenus.
- Avant de publier une photo de votre enfant, demandez-vous s'il serait d'accord aujourd'hui, et dans dix ans.
Une photo de bain partagée par fierté, une vidéo de colère devenue « drôle », un prénom et une école visibles sur une publication publique : l'e-réputation d'un enfant se construit souvent avant qu'il sache lire. À l'adolescence, il devient lui-même acteur de son image en ligne, avec les risques que cela comporte. Voici ce que dit la loi et les réflexes à adopter, de la naissance à la majorité.
Le sharenting : quand les parents construisent l'identité numérique de l'enfant
Le mot sharenting associe share (partager) et parenting (parentalité). Il désigne la publication, par les parents, de photos, vidéos et anecdotes sur leurs enfants. L'intention est presque toujours affectueuse, mais les conséquences peuvent être durables :
- une trace permanente : une image publiée peut être copiée, enregistrée et republiée, même après suppression ;
- des informations exploitables : prénom, âge, école, lieux habituels permettent de localiser ou d'approcher un enfant ;
- un détournement possible : des photos anodines peuvent être réutilisées dans des contextes malveillants, y compris par des montages réalisés par IA ;
- un préjudice futur : moqueries au collège, gêne à l'âge adulte, résultats indésirables lorsqu'un recruteur tapera son nom.
L'enfant n'a pas choisi ces publications. C'est précisément ce que la loi de 2024 a voulu prendre en compte. Pour comprendre comment ces traces composent une identité numérique, il faut raisonner à l'échelle de toute une vie.
Ce que dit la loi du 19 février 2024
La loi n° 2024-120 du 19 février 2024 visant à garantir le respect du droit à l'image des enfants modifie plusieurs articles du Code civil.
| Article du Code civil | Apport de la loi |
|---|---|
| Art. 371-1 | L'autorité parentale a désormais pour but de protéger l'enfant « dans sa sécurité, sa santé, sa vie privée et sa moralité » |
| Art. 372-1 | Les parents protègent en commun le droit à l'image de leur enfant mineur et l'associent à l'exercice de ce droit, selon son âge et son degré de maturité |
| Art. 373-2-6 | En cas de désaccord, le juge peut interdire à un parent de publier ou diffuser un contenu relatif à l'enfant sans l'autorisation de l'autre parent |
| Art. 377 | Une délégation partielle de l'autorité parentale peut être ordonnée lorsque la diffusion de l'image de l'enfant porte gravement atteinte à sa dignité ou à son intégrité morale |
La loi renforce aussi les pouvoirs de la CNIL, qui peut agir en urgence en cas d'atteinte grave et immédiate aux droits d'un mineur concernant son image. Comme le résument les commentateurs, elle privilégie la pédagogie à la sanction : elle rappelle surtout aux parents qu'ils sont les premiers gardiens de la vie privée de leur enfant.
Attention : la loi ne crée pas d'interdiction générale de publier des photos de ses enfants. Elle encadre la manière dont les parents exercent ce droit, ensemble et dans l'intérêt de l'enfant.
Les enfants influenceurs
Une loi antérieure, du 19 octobre 2020, encadre déjà l'exploitation commerciale de l'image des enfants de moins de 16 ans sur les plateformes de partage de vidéos. Elle soumet certaines activités à autorisation ou déclaration et prévoit notamment la consignation d'une partie des revenus de l'enfant jusqu'à sa majorité. Pour le cadre applicable aux influenceurs adultes, voir notre article sur la loi influence.
Les bons réflexes avant de publier une photo de votre enfant
- Posez-vous la question du consentement : « Serait-il d'accord aujourd'hui ? Et à 15 ans ? » Dès qu'il est en âge de comprendre, demandez-lui son avis, comme l'y invite désormais la loi.
- Préférez les partages privés : un album partagé avec la famille ou une messagerie plutôt qu'un compte public.
- Vérifiez vos paramètres de confidentialité : qui voit vos publications, qui peut les partager, qui peut vous identifier.
- Évitez les éléments identifiants : nom de l'école, maillot du club, adresse visible, géolocalisation.
- Bannissez certaines images : enfant dénudé, en maillot de bain, dans une situation humiliante ou en pleine crise de larmes.
- Masquez le visage quand vous tenez à partager un moment en public (émoji, flou, photo de dos).
- Faites le ménage régulièrement dans vos anciennes publications.
Conseil : mettez-vous d'accord avec les grands-parents, la famille et les amis proches sur des règles communes. Beaucoup de photos d'enfants circulent depuis leurs comptes plutôt que depuis ceux des parents.
Si l'autre parent ou un proche publie sans votre accord
Parents séparés, beaux-parents, grands-parents très actifs sur les réseaux : les désaccords sur les photos d'enfants sont fréquents. Commencez par le dialogue, en vous appuyant sur la loi : le droit à l'image de l'enfant est exercé en commun. Demandez par écrit le retrait des publications qui posent problème, en restant factuel. Si la situation persiste, le juge aux affaires familiales peut être saisi et interdire à un parent de diffuser tout contenu relatif à l'enfant sans l'autorisation de l'autre. Pour une publication faite par un tiers extérieur à la famille, les parents peuvent demander le retrait à l'auteur, puis à la plateforme, au titre du droit à l'image et des données personnelles de l'enfant.
Accompagner les adolescents
À l'adolescence, l'enfant publie lui-même. En France, un mineur peut consentir seul au traitement de ses données par un service en ligne à partir de 15 ans ; en dessous, le consentement conjoint de l'enfant et d'un titulaire de l'autorité parentale est requis. Les réseaux sociaux fixent par ailleurs leur propre âge minimum dans leurs conditions d'utilisation.
La CNIL a publié huit recommandations sur les droits numériques des mineurs, qui insistent sur l'accompagnement parental plutôt que sur une surveillance intrusive. Quelques pistes concrètes :
- paramétrer les comptes ensemble : compte privé, messages limités aux contacts, identification soumise à validation ;
- parler de la permanence des contenus : une story éphémère peut être capturée en une seconde ;
- expliquer la notion de consentement : on ne publie pas la photo d'un camarade sans son accord ;
- l'inviter à se googliser avec vous, selon la méthode décrite dans notre guide pour se googliser et surveiller son nom ;
- prévoir un canal de confiance : l'adolescent doit savoir qu'il peut vous parler d'un problème sans craindre d'être puni ou privé de téléphone.
Faire supprimer un contenu concernant un mineur
Le droit à l'effacement renforcé
L'article 51 de la loi Informatique et Libertés prévoit que, lorsque la personne concernée était mineure au moment de la collecte, le responsable de traitement efface dans les meilleurs délais les données collectées dans le cadre d'un service en ligne. En l'absence d'effacement ou de réponse dans un délai d'un mois, la personne peut saisir la CNIL, qui se prononce dans un délai de trois semaines.
Ce droit peut être exercé par l'adolescent lui-même ou, pour un jeune enfant, par ses parents. Il reste utile à l'âge adulte pour des contenus publiés pendant la minorité. La démarche générale est détaillée dans notre article sur le droit à l'effacement RGPD, et le retrait d'une image précise dans notre guide pour supprimer une photo ou une vidéo d'Internet.
Les recours en cas de cyberharcèlement ou d'image intime
| Situation | Qui contacter |
|---|---|
| Harcèlement en ligne, moqueries, contenus humiliants | 3018 : gratuit, confidentiel, 7 j/7 de 9 h à 23 h, par téléphone, chat ou application |
| Contenu illicite (menaces, images sexuelles, incitation à la haine) | Pharos : internet-signalement.gouv.fr |
| Image intime d'un mineur diffusée ou menacée de l'être | Take It Down pour bloquer la rediffusion sur les plateformes partenaires, 3018 et plainte |
| Harcèlement impliquant des élèves | Établissement scolaire, en parallèle des démarches ci-dessus |
| Danger immédiat | 17 |
Le 3018 est opéré par l'association e-Enfance, qui dispose du statut de signaleur de confiance auprès des grands réseaux sociaux : elle peut obtenir le retrait de contenus en quelques heures. Un signalement sur Pharos ne vaut pas plainte : pour que l'auteur soit poursuivi, il faut porter plainte au commissariat, à la gendarmerie ou par courrier au procureur de la République.
Attention : si votre enfant est victime de chantage à la diffusion d'images intimes, il ne doit ni payer ni envoyer d'autres images. Conservez les preuves sans les partager, appelez le 3018 et portez plainte. Rappelez-lui qu'il est la victime, pas le fautif.
En résumé
L'e-réputation d'un enfant appartient d'abord à l'enfant. Les parents en sont les gardiens : publier moins, publier en privé, demander son avis dès qu'il est en âge de le donner. À l'adolescence, l'accompagnement et le dialogue protègent mieux que la surveillance. Et si un contenu dérape, le droit à l'effacement renforcé des mineurs, le 3018, Pharos et la plainte offrent des recours concrets et gratuits.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le sharenting ?
Le sharenting, contraction de share (partager) et parenting (parentalité), désigne la pratique des parents qui publient régulièrement des photos, vidéos ou informations sur leurs enfants sur les réseaux sociaux. Elle pose des questions de vie privée, de sécurité et de réputation future de l'enfant.
Que dit la loi de 2024 sur le droit à l'image des enfants ?
La loi n° 2024-120 du 19 février 2024 ajoute la protection de la vie privée de l'enfant aux missions de l'autorité parentale, prévoit que les parents exercent en commun son droit à l'image en l'associant selon son âge et sa maturité, et permet au juge d'interdire à un parent de publier sans l'accord de l'autre. Dans les cas graves, une délégation de l'autorité parentale peut être prononcée.
Un parent peut-il publier des photos de son enfant sans l'accord de l'autre parent ?
Le droit à l'image de l'enfant est exercé en commun par les deux parents. En cas de désaccord, l'un d'eux peut saisir le juge aux affaires familiales, qui peut interdire à l'autre de diffuser tout contenu relatif à l'enfant sans son autorisation.
Mon ado veut supprimer des photos postées quand il était plus jeune, comment faire ?
Il peut d'abord supprimer ce qu'il contrôle, puis demander l'effacement aux sites et plateformes : la loi Informatique et Libertés prévoit un droit à l'effacement renforcé pour les données collectées lorsque la personne était mineure. Sans réponse sous un mois, la CNIL peut être saisie et se prononce dans un délai de trois semaines.
Que faire si mon enfant est harcelé en ligne ?
Conservez les preuves, ne répondez pas au harceleur et appelez le 3018, gratuit et confidentiel, qui peut aussi demander le retrait des contenus aux réseaux sociaux. Signalez les contenus illicites sur Pharos, prévenez l'établissement scolaire si le harcèlement vient d'élèves, et portez plainte. En cas de danger immédiat, appelez le 17.
Sources et références
- Légifrance – Loi n° 2024-120 du 19 février 2024 visant à garantir le respect du droit à l'image des enfants
- Dalloz Étudiant – Point sur la loi n° 2024-120 du 19 février 2024
- Légifrance – Article 51 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 (Informatique et Libertés)
- CNIL – Les droits numériques des mineurs
- CAF – Le 3018, numéro d'e-Enfance contre le cyberharcèlement
- Ma Sécurité – Agir contre les violences numériques faites aux mineurs
- StopNCII.org – Questions fréquentes (orientation vers Take It Down pour les mineurs)
Informations vérifiées à la date de mise à jour indiquée. Les règles des plateformes et la réglementation évoluent : reportez-vous aux sources officielles avant toute démarche. Notre méthode.